Cet article fait partie de la série : « Le Pacte de la Mecque » — Comment la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Pakistan redessinent la sécurité au Moyen-Orient (Partie 2 sur 5)
Partie 1 : Le Pacte de La Mecque : Un Changement Tectonique dans la Sécurité au Moyen-Orient → Partie 2 (cet article) → Partie 3 : Le Cercle Tripartite de la Turquie : Briser la Chaîne Occidentale, Construire de Nouvelles Liens → Partie 4 : L’Axe Abraham : Un Contre-Bloco Sous Pression → Partie 5 : Les Acteurs Éloignés : Comment la Chine et les États-Unis Misent sur le Pacte de La Mecque
Pendant des décennies, le Moyen-Orient se répartissait de manière nette selon deux axes. D’un côté se tenait l’« Axe de la Résistance » de l’Iran — le Hezbollah, les Houbtis, les milices irakiennes et le régime Assad. De l’autre se tenait le « Pax Americana » soutenu par les États-Unis : une architecture informelle de dissuasion, de normalisation et de primauté militaire ancrée à Washington et à Tel Aviv à travers les Accords d’Abraham [8]. Cette dichotomie est désormais rompue. Un troisième pôle a émergé, ancré à Riyad, Ankara et Islamabad.
L’Accord de Défense Joint de La Mecque, signé le 7 août 2026, ne prétend pas représenter l’islam politique de la même manière que l’Iran prétend représenter la « résistance » [8]. Il n’offre pas non plus la promesse déterministe d’une intégration dans un ordre dirigé par les États-Unis, comme le faisaient les Accords d’Abraham [8]. C’est, comme l’écrit l’ancien diplomate italien Marco Carnelos, « un réalignement par la gestion des risques plutôt que par conviction » [8]. Ce pragmatisme est précisément ce qui le rend durable.
Pas un Bloc Sectaire — Mais Suffisamment Sectaire

Les signataires ont pris soin de souligner que le pacte est défensif et n’est dirigé contre aucun pays, en particulier l’Iran [5][10]. Le ministre adjoint saoudien de la diplomatie publique, Rayed Krimly, a rejeté les suggestions selon lesquelles l’accord représente un nouveau bloc sectaire ou militaire [10]. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baghaei, a déclaré que l’Iran ne voyait aucune raison de s’inquiéter [5].
Pourtant, le symbolisme est impossible à ignorer. Le pacte a été signé à La Mecque — le site le plus sacré de l’islam [3]. Comme l’a noté Blaise Misztal de JINSA : « L’effet symbolique d’annoncer ce pacte à La Mecque est de suggérer que le caractère musulman sunnite des pays impliqués est une caractéristique, pas une coïncidence » [3]. Cela est « encore renforcé par l’absence de l’Égypte, qui avait été discutée comme un quatrième membre du groupe mais dont le gouvernement est ouvertement anti-Islamiste » [3].
Les Émirats Arabes Unis, partenaire proche d’Israël, n’ont pas été invités [3]. L’Iran, dirigé par les chiites et rival régional, n’a pas été consulté comme membre potentiel [5]. Les connotations religieuses du pacte ne sont pas accidentelles — elles constituent la colle politique qui unit trois États ayant par ailleurs des idéologies divergentes. L’islam politique d’Ankara, le pragmatisme autoritaire post-vision 2030 de Riyad et le réalisme d’État de garnison d’Islamabad « n’ont que peu en commun » [8]. Ce qu’ils partagent, c’est l’identité sunnite et une perception des menaces convergente.
Ce que Chaque Membre Apporte
La complémentarité du pacte est sa caractéristique la plus forte. L’Arabie Saoudite offre des capitaux, une position géographique, un poids politique et un marché de défense substantiel [4]. La Turquie contribue à constituer la deuxième plus grande armée de l’OTAN et une base industrielle de défense qui fournit déjà des drones, des systèmes navals et des plateformes terrestres dans toute la région [2][11]. Le Pakistan ajoute une grande armée expérimentée au combat, des capacités stratégiques significatives et la distinction d’être le seul membre du pacte doté d’armes nucléaires [2][6].
Le statut nucléaire du Pakistan est l’assurance ultime — si ambiguë — de ce pacte. Lorsque Reuters a interrogé un officiel saoudien pour savoir si le Pakistan est désormais obligé de fournir un « parapluie nucléaire » au royaume, l’officiel a simplement répondu que « c’est un accord défensif complet qui englobe tous les moyens militaires » [12][13]. Cette ambiguïté délibérée ne confirme ni ne dément une dimension nucléaire. C’est l’ambiguïté elle-même qui dissuade.
Le journaliste Bob Woodward a rapporté dans son livre de 2024 une conversation où le prince héritier Mohammed ben Salmane aurait dit au sénateur Lindsey Graham : « Je n’ai pas besoin d’uranium pour fabriquer une bombe. Je vais simplement en acheter une au Pakistan » [12]. Que cela soit apocryphe ou non, cette anecdote illustre la logique stratégique : l’Arabie Saoudite maintient une couverture nucléaire par le biais du Pakistan, et le Pacte de La Mecque formalise la relation politique qui la sous-tend.
Précédent dans cette série : Partie 1 : Le Pacte de La Mecque — Naissance d’un Axe Sunnite — Comment la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Pakistan ont signé un accord de défense historique
Les Rivalités Internes
Un bloc n’est pas une alliance. La Turquie et l’Arabie Saoudite restent des rivales pour le leadership du monde sunnite [8]. Leurs relations ont été « empoisonnées pendant des années par le meurtre en 2018 du journaliste Jamal Khashoggi à l’intérieur du consulat saoudien à Istanbul » [8]. L’enthousiasme du Pakistan a « visiblement refroidi » à mesure que le rôle d’Ankara s’est approfondi [8].
Misztal de JINSA identifie le défaut fondamental : « Chacun des trois pays pense que ce pacte lui donnera plus de pouvoir, de prestige, d’influence et de revendications au leadership, mais il ne peut y avoir qu’un seul leader » [3]. Le pacte institutionnalise une lutte pour la primauté entre des États qui ont rarement accepté la primauté des autres.
L’éventuelle adhésion de l’Égypte illustre la difficulté. Le ministre turc des Affaires étrangères, Fidan, a prédit que l’Égypte rejoindrait « à la prochaine étape » [10][3]. Mais Le Caire a mené une guerre par procuration contre la Turquie en Libye et considère les liens de la Turquie avec la Fraternité Musulmane avec hostilité [3]. L’Égypte est « hautement soupçonneuse de la Turquie » et « désintéressée à rejoindre un pacte portant les connotations religieuses de l’accord signé à La Mecque » [3]. Les Émirats Arabes Unis restent à une distance prudente, « toujours en compétition avec Riyad pour la primauté économique post-pétrolière et la coopération en matière de sécurité israélienne » [8].
La Logique Stratégique du Troisième Pôle
Le bloc de La Mecque ne cherche pas à vaincre l’Iran ou Israël. Il essaie d’empêcher l’un ou l’autre d’atteindre l’hégémonie. Comme l’écrit Khalid Al-Jaber : « L’objectif n’est pas la victoire. C’est la prévention de l’hégémonie » [4]. Le pacte vise à être « un troisième pôle — un bloc qui n’a pas besoin de combattre l’une ou l’autre puissance, mais qui a suffisamment de poids pour refuser à l’une ou l’autre un monopole sur la région » [4].
C’est une proposition fondamentalement différente des Accords d’Abraham, qui cherchaient à intégrer la région dans un cadre dirigé par les États-Unis [1]. Le Pacte de La Mecque cherche à construire une autonomie régionale par rapport à ce cadre. Les deux ne sont pas encore en conflit direct, mais ils représentent des visions concurrentes de ce que signifie la stabilité au Moyen-Orient [1][8].
L’Arabie Saoudite a signé un Accord de Défense Stratégique avec les États-Unis en novembre 2025 et a été désignée comme un allié majeur non membre de l’OTAN [10]. Mais Riyad n’a pas obtenu la garantie de l’article 5 qu’il recherchait [10]. Le Pacte de La Mecque est la couverture. Une source saoudienne a déclaré à Fox News : « Les États-Unis restent notre principal partenaire stratégique » [10]. Mais les actions parlent plus fort que les mots.
La Question de la Durabilité
La région n’a jamais manqué d’accords ; elle manque de fondations politiques partagées [4]. Le Conseil Commun de Défense de la Ligue arabe (1950) et le Commandement arabe unifié (1964) ont tous deux échoué lorsqu’ils ont été testés [3]. La Coalition Islamique Militaire Contre le Terrorisme (2015) « a rassemblé un impressionnant éventail de participants mais n’a pas réussi à traduire ces chiffres en capacité unifiée » [4].
Le Pacte de La Mecque pourrait devenir « le premier véritable élément de construction d’un ordre de sécurité régionale plus autonome » [4]. Mais son issue « ne sera pas déterminée par les budgets de défense ou les chiffres d’adhésion » mais par une seule question : les signataires sont-ils réellement prêts à supporter le coût de la défense les uns des autres ? [4].
Pour l’instant, le pacte remplit ce que Carnelos appelle « le rôle particulier d’habiliter les acteurs à projeter leurs rêves les plus fous dessus » [8]. Israël le voit comme une contrainte sur l’Iran. Téhéran le voit comme une évasion du parapluie américain. La Turquie le considère comme un cadre contre Israël. L’Arabie Saoudite le voit comme la préservation du statu quo. Le Pakistan le voit comme un moyen d’améliorer sa position face à l’Inde [8].
Un pacte qui signifie quelque chose de différent pour chacun de ceux qui le signent est soit un chef-d’œuvre d’ambiguïté stratégique, soit un château de cartes. Le Pacte de La Mecque pourrait être les deux.
🔗 À venir dans cette série : Partie 3 — Les Retombées Géopolitiques
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Références
[1] Cook, S. A. (2026). L’ordre du Moyen-Orient dirigé par les États-Unis est terminé. L’accord de La Mecque le prouve. Conseil des Relations Étrangères. Lien
[2] Minor, A., Kugelman, M., & Outzen, R. (2026). Pourquoi l’Arabie Saoudite, le Pakistan et la Turquie viennent de signer un pacte de défense. Atlantic Council. Lien
[3] Berman, L. (2026). Le pacte de défense de La Mecque n’est pas censé défier Israël, du moins pas sur le champ de bataille. The Times of Israel. Lien
[4] Al-Jaber, K. (2026). Le pacte de La Mecque n’est pas qu’une autre alliance régionale. Al Jazeera. Lien
[5] Motamedi, M. (2026). Quelle est la position de l’Iran sur le pacte Arabie-Saoudite-Pakistan-Turquie ? Al Jazeera. Lien
[6] Cheema, Q., & Murtiza, M. A. (2026). Le Pakistan doit-il s’inquiéter du Pacte de La Mecque ? The Diplomat. Lien
[7] El-Husseini, S. F. (2026). L’accord de sécurité entre l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Pakistan : une évaluation préliminaire. Middle East Monitor. Lien
[8] Carnelos, M. (2026). Comment un axe pragmatique pourrait remodeler le Moyen-Orient. Middle East Eye. Lien
[9] Lachter, E. (2026). Le pacte de défense entre l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Pakistan préoccupe les experts régionaux. Fox News. Lien
[10] MEPEI. (2026). L’Accord de Défense Joint de La Mecque et les limites de l’autonomie stratégique du Golfe. MEPEI. Lien
[11] Avdaliani, E. (2026). La Turquie remodelle l’Organisation des États turciques. Manara Magazine. Lien
[12] Akhtar, R. (2025). Au-delà de l’engouement : le pacte de défense entre le Pakistan et l’Arabie Saoudite n’est pas un parapluie nucléaire saoudien. Belfer Center, Harvard University. Lien
[13] Guzansky, Y. (2026). La crise nucléaire imminente dans le Golfe : surmonter le dilemme de l’enrichissement dans l’accord saoudien. Foreign Affairs. Lien
[14] Carroll, R., & Karam, J. (2026). Trois façons dont la Chine bénéficie de l’accord entre l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Pakistan : Ce qu’il faut savoir. Al-Monitor. Lien
[15] Centre de Recherche TRT World. (2026). Le Pacte de La Mecque : mettre la sécurité entre des mains régionales. Centre de Recherche TRT World. Lien
[16] Chatham House. (2026). Faut-il que l’Égypte rejoigne le Pacte de La Mecque ? Chatham House. Lien
[17] Reuters. (2026). Arabie Saoudite, Turquie, Pakistan promettent une défense mutuelle alors que le tumulte au Moyen-Orient s’intensifie. Reuters. Lien
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